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Nos Années Strange


En France, nous avons connu Temps X, le Club Dorothée et… Strange. Science-SF, animés exotiques et enfin super-héros, voilà le trium vira qui a permis notamment l’émergence d’une génération geek franco-française. Avec la sortie de Nos Années Strange, c’est l’occasion de (re)feuilleter un album de famille où tonton Surfeur d’argent et cousin Serval nous rendaient visite chaque mois à la maison. 

N’ayons pas peur des mots, Strange n’est rien de moins que le premier élément constitutif d’une culture geek française. Primo, parce qu’on prononce “strangeuh” et pas “strainje” ! Et, s’il s’agit pourtant bien d’une pop culture nourrie à l’américaine, les lecteurs français se la sont réappropriée, aidés par les éditeurs de cette revue mythique qui sont parvenus à lui donner une french touch. Des couvertures maison aux héros made in France, voire la présence de Marvel et DC dans une même revue, tout cela a construit un cas unique dans l’édition propre aux frenchies. Et last but not least, Strange apparut en 1970, soit sept ans avant Star Wars, – une donnée tout sauf anecdotique –, devenant le support alternatif à la BD de papa et à une littérature de SF encore réservée “aux grands”.

L’Ami américain
S’inscrivant dans la lignée de la collection initiée par Nos années Salut les Copains (paru chez le même éditeur, Flammarion, en 2009), ces Années Strange participent d’un même phénomène pour Sébastien Carletti, co-auteur avec Jean-Marc Laisné. “La génération précédente a découvert une Amérique fantasmée à l’écoute de sa musique. Pour la nôtre, cette Amérique fantasmée trouvait aussi sa source dans Strange.” Déjà responsable de Nos Jouets 70-80 (chez Hors-Collection) il y a deux ans, les joujous c’est le dada de Carletti, auteur des parties consacrées aux produits dérivés, aux films et séries télé de super-héros. Il mit ainsi sa collectionnite aiguë au service de Nos Années Strange afin de retrouver des spécimens de la fameuse revue.
À travers cet ouvrage, c’est aussi et surtout la découverte des super-héros américains que les deux auteurs ont voulu resituer, où comment l’inscription dans l’imaginaire des enfants a construit la culture populaire des adultes. “J’ai découvert des tas d’endroits de New York, j’ai appris à reconnaître le Carnegie Hall. Ou le Mont Rushmore. La première fois que j’ai vu Rockefeller Plaza, c’était dans un épisode d’Iron Man. La première fois que j’ai vu le Taj Mahal, c’était dans une histoire des Vengeurs”, se souvient l’enfant en Jean-Marc Laisné.

Des collants pas catholiques
Si Strange est resté dans tous les esprits comme la revue de référence, ce n’était pour autant pas la première : “Les personnages de DC sont apparus tout au long des années 60 chez Artima ou chez Sagédition” rappelle Laisné. Mais Fantask, de l’éditeur Lug, fut le premier en 1969, à consacrer les super-héros dans une revue dédiée. Et sa disparition après une année seulement annonçait l’apparition d’une maladie chronique : la censure. “La loi de 1949 se méfiait comme de la peste de tous les phénomènes inexpliqués” explique Laisné. C’est ainsi que naîtra un mythe, celui du n°14 de Marvel, dernier exemplaire du successeur de Fantask chez Lug, qui fera également les frais de la Commission et dont l’existence même d’une version imprimée continue de faire fantasmer les geeks, comme Philippe Roure qui lui a consacré un documentaire.
Frère jumeau de Marvel la revue, Strange naviguera avec plus ou moins d’élégance entre les griffes de la commission, au prix d’une cure d’auto-censure, édulcorant les effets violents que constituaient notamment les onomatopées éructées par les héros.
Car si un personnage volait, il devait le faire avec une explication logique, technique, voire scientifique. De même, si le personnage portait un masque, c’est qu’il avait quelque chose à cacher. “C’est ainsi que Flash, mais aussi Zorro, ont été redessinés, de sorte que l’on voie le visage à la place du masque.” Mais la bêtise de la Commission de Surveillance et de Contrôle des publications destinées à l’enfance et l’adolescence s’exerçait tout autant pour des motifs protectionnistes, au profit de la bande dessinée hexagonale.

DC et là-bas
Avec Strange, ce fut toute une kyrielle de revues de super-héros éditées par Lug qui inondait les kiosques français : Titans, Nova, Image, Futura, Epic, Mustang et même un Strangers ! Les concurrents, Sagédition et Arédit, n’apportaient pas le même soin à leurs éditions, alternant différents formats de parutions, “de sacrés fourre-tout” pour Laisné. C’est ainsi aussi que DC restera le grand perdant lors de cette période. Ses héros, on les retrouvait justement surtout chez Sagédition ou Artima, avec le (peu de) soin mentionné. Quand ceux-ci mirent la clé sous la porte, c’en fut fini de DC dans l’Hexagone pendant plus de dix ans, “grosso modo, entre 1987 et 1999”. Certes, les comics Image, Spawn ou Witchblade, se sont frayé un passage, mais qui n’a jamais permis la constitution d’une génération DC, assène Jean-Marc Laisné.
En face, chez Strange, les personnages de Stan Lee connaissent un succès énorme auprès des lecteurs français, ouvrant une voie royale pour Marvel. “C’est peut-être le côté cool de l’écriture de Stan Lee, c’est peut-être aussi le culte de la personnalité autour de Tonton Stan, mais je crois surtout que c’est le boulot de l’équipe de Lug”, dira “Jim” Laisné.

Patrimonial cérémonial
Le souci avec la nostalgie, c’est qu’elle brouille toute objectivité, au point de se demander, en vieux cons, si “c’était pas mieux avant”. Car si Strange fait appel aux souvenirs d’enfants des trentenaires et quadra geeks, il n’est peut-être qu’une relique d’un temps où Wolverine s’appelait Serval pour d’autres. Alors que les jeunes lecteurs de comics n’ont grandi qu’avec les super-héros de Panini, voire avec les trade paperbacks en version originale, que peuvent-ils trouver d’autre qu’un poussiéreux livre d’Histoire dans ces Années Strange ? Même son de cloche chez les deux auteurs : “Je me dis que c’est sans doute le type de bouquin que le papa va acheter pour lui, ou alors pour montrer ce qu’il lisait à son fils quand il avait son âge. Mais c’est sans doute aussi le genre de bouquin que le fils va acheter pour la fête des pères”, avance Jean-Marc Laisné. Une logique de transmission intergénérationnelle vers laquelle abonde Sébastien Carletti : “Ici et là j’entends ‘j’ai hérité des Strange d’untel’. Un grand frère, un oncle, un voisin. Moi-même les fiches de Spécial Origines, c’est mon cousin que me les fit découvrir”. Un phénomène que décrit parfaitement Alexandre Astier dans la très touchante préface de Nos Années…, partageant avec son fils de quatre ans le même amour intemporel du réacteur ARC de Tony Stark : “Je ressemble à n’importe quel petit garçon. Mais vous voyez ce truc qui fait de la lumière, là ? Ça veut dire que je suis secrètement capable de choses extraordinaires”. Merci Strange.

Nos années Strange : 1970-1996
de Jean-Marc Laisné et Sébastien Carletti
176 pages, 25 €
(Flammarion)
Sortie le 28 septembre