Raging Bull

Même pas troll

Quand le fil de discussion se fait fight de discussion, le forum devient vite un espace de baston où tous les coups sont permis. Des coups de prose, oui, mais des coups bas qui font mal.

Les espaces de libre discussion font partie des utopies du web, dont son appendice 2.0 a poussé à l’interaction entre utilisateurs à son actuel maximum. Sauf qu’à force de trop de se frotter aux autres, ça chauffe souvent, et les forums s’embrasent, avant qu’un modérateur ne vienne souffler le froid sur les esprits échaudés. Plus stérile encore, les modules de commentaires font souvent office de déversoir, pour ne pas dire de poubelle, où des anonymes crachent leur bile haineuse sur les auteurs, sur les autres commentateurs, sur tout le monde. Mais pourquoi tant de haine ?

À corps perdu
Est-ce Internet qui rend méchant ? Car de fait le débat ne serait pas un débat, ne se déroulant pas dans des conditions correctes, sans la proximité physique ? Pour Bernard Reber, philosophe et directeur de recherche au CNRS pour le Centre Sens, Éthiques, Société de l’Université Paris Descartes, un débat public de qualité est “une des choses les plus dures à avoir, il faut un respect des civilités exemplaire, une réciproque est attendue… alors pensez, dans une situation d’enfermement, comme peut l’être le forum, l’exercice de la discussion collective devient vite compliqué”. Pour ce docteur en philosophie morale et politique, qui s’est penché sur l’éthique des nouvelles technologies, on assiste à une déterritorialisation, voire une décontexualisation de l’échange, qui ne favorise pas franchement la bonne humeur.
La désincarnation, du corps mais surtout du visage des autres, participe aux erreurs de communication. Mon interlocuteur a-t-il tout simplement compris ? OK, des artifices comme le smiley essayent bien d’y insuffler un petit supplément d’âme et de palier par l’écrit à l’absence du corps, mais il s’agit évidemment d’un pis-aller.

Raids d’anonymous
Ces échanges désincarnés sur un forum notamment sont aussi une porte ouverte à une désinhibition totale, portée par l’anonymat. Là, tapis dans ce no name’s land, surgissent le troll et son compagnon de déroute, le flamer. Du nom de son post incendiaire, – le flamebait (pour “appât” et “flamme” en langue anglaise), destiné à provoquer une réaction agressive –, le flamer a une démarche nihiliste, à la différence du troll qui souhaite faire durer le plaisir en alimentant la controverse.
Face à cette politique de la terre brûlée, les membres de forums spécialisés ne sont pas toujours dupes et savent bien que l’anonymat n’est que très relatif, comme l’a constaté également Bernard Reber : “Les communautés sont souvent des petites communautés, les gens se connaissent”. Les pseudos demeurent alors la seule barrière dans ce jeu de faux-semblants.

La solution finale
Dans ce qui peut alors ressembler à une guerre de tranchées, chacun à l’abri derrière son écran, on en revient souvent à la même conclusion, articulée autour de la Loi de Goodwin. Du nom de l’avocat qui énonça cette théorie, elle veut que plus un fil de discussion s’éternise et s’enflamme, plus la probabilité d’en revenir toujours aux mêmes arguments extrêmes est forte. Généralement, on finit par convoquer le “nazi” ou Hitler pour répondre à son interlocuteur. Sauf que le mot de la fin, il n’y en a pas, comme le rappelle Bernard Reber : “Ce ne sont pas les enchères sur eBay, rappelle-t-il, ce n’est pas le dernier qui l’emporte”.
Face aux autres membres qui s’en prennent plein la poire, il reste cependant une autorité suprême, le modérateur. Personnage tantôt bienveillant, tantôt arbitraire, “c’est un chef d’orchestre, il ne s’agit pas de tout maîtriser”, dira Bernard Reber. Mais tel un virus, le personnage nuisible sait se défaire du pouvoir de la modération, pouvant se régénérer après que son compte ait été supprimé, en en créant un nouveau immédiatement. Ou mieux, il possède plusieurs comptes et agit simultanément sous plusieurs identités, endossant parfois les rôles d’assaillant et de contre-attaquant à lui seul. Schizo ?

Extension du nom de domaine de la lutte
Comment lutter contre le troll, véritable Trojan qui s’insère malgré nous dans le débat pour le pourrir de l’intérieur et réduire les efforts des autres membres à néant ? Yann Leroux sur son blog Psy & Geek a bien une idée, sûrement après avoir revu encore une fois les Gremlins : “Discuter avec le Troll, c’est transgresser la règle commune ‘ne nourrissez pas le troll’,” mais il avoue en même temps que “ne pas discuter avec lui, c’est transgresser l’idéal d’égalité et de partage des groupes en ligne”. L’exclure, c’est refuser le dialogue, et lui laisser la victoire idéologique : le facho, c’est pas lui, c’est nous. Cette solution radicale d’évincement est plus rare qu’on ne le croit comme le confirme David Corchia, pionnier de la modération avec son entreprise de gestion des communautés en ligne, Concileo : “Les clients ne souhaitent surtout pas qu’un profil soit banni parce qu’il a posté des propos nuisibles. Il faut arriver à traiter rapidement le commentaire, l’isoler, c’est d’une précision chirurgicale”.
Mais au fait, comment identifier le nuisible ? “De l’empêcheur de penser en rond à quelqu’un qui veut tout perturber, il n’est pas toujours facile de faire la part des choses”, souligne Reber le philosophe. Antonio Casilli, sociologue et comparse de Reber notamment dans la revue Communications, compare dans une certaine mesure notre troll à un activiste, qui casse les codes et l’autorité, dans le bon sens.
Car il ne faudrait pas que le troll et ses amis finissent par entacher l’image des espaces de discussion, ils demeurent des débats de qualité, voire davantage que dans des conditions réelles, de part leur nature même : “Le même propos prend beaucoup plus de temps à écrire qu’à exprimer oralement, et cela a des effets positifs, on fait en sorte d’affiner son propos”, met en avant Bernard Reber. Moyennant quelques précautions, la décontexualisation peut aussi apporter un gain au débat.